Anne Korobelnik

Née en 1969 à Champigny sur Marne
Chargée d’étude à l’agence d’urbanisme à Clermont Ferrand
Chevalier de l’ordre du mérite
Compte Twitter : @AnneKRBLNK

 

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Crédit photos Mathieu Delmestre

 

Comme des reines : Anne, donne-nous deux adjectifs pour décrire ton humeur du jour ?

Anne : Artiste et libre !
Artiste d’abord, parce que je sors (enfin façon de parler !) de l’exposition du sculpteur Thierry Courtadon au jardin du Palais Royal.  Ambassadeur de talent de son Auvergne natale et de ma région d’adoption, il sculpte la pierre de lave depuis son village de Volvic de telle manière qu’on y perçoit la lumière.
De contempler ces œuvres fait résonner notre besoin fondamental, le mien c’est sûr, du beau et du sensible. Mon âme d’artiste a laissé divaguer mon esprit devant une œuvre comme devant l’ordinaire du quotidien, à accueillir les émotions tout simplement.

Artiste à Paris bien sûr parce que cette ville sait accueillir les plus grands, même quand ils étaient considérés comme de tristes sires. Mais aussi parce que ne sont pas artistes que ceux qu’on croit. La vie d’artiste c’est une certaine façon de vivre. C’est prendre les choses comme elles viennent. Pour moi, Paris c’est la mémoire de ces milliers d’instants de vie d’artiste.

2015-10-25 - Anne et Karine« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous« , c’est ce qu’écrit Paul Éluard et pris au pied de la lettre, c’est notre cas aujourd’hui, nous avons rendez-vous. Mais dis-nous ce que cela signifie pour toi ?

Pour citer quelqu’un qui m’est cher quand nous parlons de quelque chose qui nous arrive de difficile « remercie la vie de ce qu’elle te présente, c’est un cadeau pour apprendre à grandir ».
Ainsi, notre rendez-vous aujourd’hui arrive à un moment particulier. D’abord nos retrouvailles : sans chichi, on se dit les choses importantes. Ensuite parce qu’en me faisant l’honneur de ce portrait, il me répète, pour insister, que « je le vaux bien » ! Jamais évident pour moi. Et à un tournant de ma vie tel qu’il se présente en ce moment, c’est un joli refrain qui me fait sourire.
Enfin, parce que comme tout est à notre service, il me permet de convoquer ce que je suis et ce que je reste profondément.

Peut-on dire que le 19e arrondissement c’est ta terre natale ?

Oui ! Quand je viens à Paris, je reviens à la maison. Le 19e, c’est ma terre natale.
Je suis fille et petite-fille de parisiens. Et ce n’est pas rien pour moi. Même si dans ma famille on se vivait moins comme parisien que comme Français. Mais Paris était et est toujours la référence de la France. Et cette référence ne fût pas que symbolique : Elle a été l’ombre sous laquelle s’est abritée ma famille de réfugiés…

Mais le 19e, c’est mon enfance avec mon frère et les copains. A courir dans les Buttes (Chaumont). A se perdre à Jourdain. Au fin fond de la quincaillerie rue de Belleville ou chez l’herboriste dans laquelle une petite bonne femme entourée, que dis-je, envahie de centaines de cartons de plantes était notre caverne d’Ali Baba. L’odeur dans la brûlerie de café ou dans la boulangerie rue Fessart. Le marché Place des fêtes le dimanche matin. Les cavalcades rue des solitaires en chantant à tue-tête sous la pluie en rentrant du collège Guillaume Budé.

Ensuite, il y a eu aussi mon militantisme politique où j’ai découvert en poussant des portes cochères d’immeubles incroyables. Mais aussi les autres quartiers du 19e découverts au gré des rencontres. Et puis le souvenir d’un accent dans un café de la Place des fêtes, haut-lieu de rencontres du Yiddishkeit.

Plus que du 19e d’ailleurs, je me vivais plutôt comme une enfant de Belleville, traversant rarement les limites symboliques telles que les Buttes-Chaumont. Je suis chez moi à Paris et le 19e reste encore avec le goût de l’enfance.

Tu as habité plusieurs quartiers populaires. Dans les 19e et le 20e arrondissements de Paris, mais aussi à Wazemmes à Lille. Tu peux nous « révéler » le quartier de Wazemmes en quelques mots ?

Lorsque je suis arrivée à Lille et que j’ai découvert la rue Gambetta, axe du quartier de Wazemmes, je me suis écrié : c’est là que je veux vivre ! C’est la rue de Belleville de Lille.

J’y ai vécu et bien vécu. Bien sûr, le fameux marché du dimanche où l’important n’est pas nécessairement d’acheter, le spectacle étant partout. Et qui se prolonge bien après que les étals soient pliés! Les cafés sont l’âme du quartier. Et des cafés de tout genre! Au petit matin pour un jus ou pour les apéros qui se prolongent. Les pavés bruyants, les maisons rouges, la chaleur des visages. En me remémorant tout cela, j’y suis de nouveau. Et si aujourd’hui il y a quelque chose qui me manque, hormis les amis, c’est bien cela.

On a farfouillé ton Twitter, on aurait pu en retenir une foule de choses, on a pu lire beaucoup d’articles qui nous étaient passés sous le nez. On a retenu une phrase dans l’un d’entre eux, celle de Joni Mitchell : « Toutes mes batailles se sont faites avec des ego masculins »  – Idem ?

Ce serait un peu long à détailler. En relisant cette phrase, je remarque avec étonnement qu’elle dit avec les égos et non contre ! C’est drôle, ce serait presque contradictoire. Tout de même, j’ai depuis longtemps évolué dans un univers masculin. Dans le monde associatif, syndical, politique. Je ne m’y suis jamais sentie mal à l’aise. J’ai été élevée dans une famille où l’égalité allait de soi.

J’ai vécu, puis pris conscience des préjugés liés à ma condition de femme avec lenteur et difficulté. Ce n’était pas mon logiciel d’analyse. Mais j’ai appris.

D’abord en vivant des situations sexistes classiques (« en réunion, les femmes parlent toujours trop »!). Ensuite, j’ai travaillé sur la question de l’égalité femme-homme au Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais où j’ai découvert des expériences associatives très intéressantes dans le domaine.
Enfin, parce que j’ai été spectatrice de trop de situations où nous ne jouons pas à armes égales avec les hommes. Et là, j’en viens à l’expression de « l’égo masculin ». De ce que j’ai traversé, je suis aujourd’hui plus prudente sur les jugements de cet ordre. Nous avons tous un égo. Tout est dans la manière dont nous essayons de nous en dépêtrer.

Croyez-moi, les névroses féminines ne sont pas plus reluisantes. Mais il est vrai que j’ai eu plutôt à faire avec celui des hommes. Et je reste encore perplexe. Quel est-il ce désir profond de perdurer après son existence ? Que l’agitation du monde éloigne des bruits intimes que nous ne nous décidons pas à entendre. Cette bataille incessante contre la vacuité, le silence et le non-sens. D’où vient-elle ? Je n’ai pas de réponse mais aujourd’hui c’est comme un appel désespéré à une question non posée.

Tu as présidé l’AFEV . Éducation populaire comme éducation, tu maîtrises les sujets. Peux-tu nous expliquer la méthode du stylo vert ?

Il s’agit d’une initiative qui consiste à souligner, non les erreurs en rouge, mais à entourer les réussites en vert. Elle est dans la lignée des bases de l’intervention des mouvements d’éducation populaire qui défendent l’idée que c’est en s’appuyant sur les réussites qu’on favorise les apprentissages. Ce qui sous-tend cela, c’est la confiance et la bienveillance.
Nous ne pouvons plus croire (c’est vrai dans le domaine éducatif comme dans le monde du travail ou des relations interpersonnelles) que ce sont les tensions, les brimades et les intimidations qui permettent aux individus de grandir.

Robert Baden-Powell, fondateur du scoutisme, dont j’ai fait partie, disait: « Dans chaque garçon, il y a au moins 5% de bon. À vous de le découvrir et de l’épanouir jusqu’à 90 ou 95% ». Pour prendre un exemple récent, j’ai rencontré à Grenoble l’animateur du Fab-Lab qui me racontait sa sidération quand il a compris la raison pour laquelle ces ateliers (qui fonctionnaient très bien aux Pays-Bas, son pays d’origine) fonctionnaient mal en France. A savoir que les participants, petits ou grands, ne se saisissaient pas des machines pour les essayer. Il m’a expliqué avec conviction mais effarement que les Français avaient peur d’échouer et de ce fait, ne se risquaient pas à expérimenter, alors même qu’il n’y avait aucun enjeu.

La peur de se tromper est un mal français qui ronge les enfants mais également notre système économique aujourd’hui face à l’obligation de l’innovation.

« Vas, vis et deviens » est sorti il y a dix ans en France…

Même si je ne l’ai pas vu, je me souviens de l’émotion qu’a suscitée ce film.
Il parle d’Israël et des Juifs.
Il parle des mères et des fils.
Il parle de notre devoir d’être.

J’ai envie, alors que je suis déchirée de voir mon pays réagir ainsi à notre devoir d’humain, de citer cette merveilleuse et mystérieuse phrase de la Torah qui dit : « Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte » qui peut être comprise quand tu as été étranger.

J’ai envie aussi de faire référence au changement de nom d’Abraham lorsqu’il part de chez ses parents. Raphaël Draï a souligné que le passage d’Avraham en Abraham s’effectue par le changement d’une lettre en hébreu qui a pour caractéristique de s’ouvrir. Comme pour dire à tous les enfants (et les parents) qu’en partant du domicile familial, même si c’est difficile, il va s’ouvrir sur le monde.

C’est ainsi que je regarde mes engagements d’hier et mes histoires : une main tendue pour que certains puissent passer le pas de la porte pour découvrir le monde.

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