Vas, vis et deviens

Abdoulaye Bathily, tout le monde le connaît. Le fil de notre discussion est interrompu régulièrement mais avec beaucoup de courtoisie par une dizaine de personnes qui viennent le saluer.

Nous avions rendez-vous « à la maison », au Paname Art. À deux pas de République,  le Paname Art Café Restaurant est une véritable référence du 11ème arrondissement, avec son décor industriel et tendance. Lieu idéal pour siroter un verre tout en admirant l’exposition du moment, ou encore dîner avant d’assister à un show stand-up dans sa salle incontournable. Grâce à sa perpétuelle recherche d’innovation, 7 ans après, le Paname séduit toujours autant.

Samba Bathily est arrivé en France en 1970. Abdoulaye est l’un de ses fils, d’une fratrie de dix enfants aujourd’hui, quatre garçons et six filles. Abdoulaye évoque avec beaucoup de pudeur le décès de deux autres frères et de l’une de ses sœurs. Son père le télégramme en main, pas encore complètement assuré de sa maîtrise du français, le tendra à son patron, qui les larmes dans la voix lui annoncera le décès de sa fille au Mali. Le lien qui se nouera entre les deux hommes sera indéfectible.

La famille Bathily vient du village de Samba Dramane au Mali. Abdoulaye insiste, le « e » final n’est pas accentué mais se prononce bien « é ». Sa famille travaille la terre au Mali. Il est né le 5 avril 1980. Aminata sa mère doit partir pour Dakar la capitale du Sénégal, décision est prise que Abdoulaye resterait au village avec son grand-père. L’homme, l’enfant dans les bras, dira : « Ce garçon, son destin n’est pas ici ». Abdoulaye partira donc lui aussi, rejoindre un oncle à Dakar. Finalement, Aminata souhaitera rejoindre son mari en France. Ils partiront donc à Paris en 1984 pour vivre dans un petit deux-pièces à Alexandre Dumas.

Samba Bathily est chauffagiste. Son dossier au 1% logement sera accepté un an plus tard. Ce qui leur permettra d’aller s’installer dans un des plus grands quartiers populaires de L’hay-les-Roses: Lallier-Bicètre, très excentré à deux pas de la Nationale 7. Abdoulaye sourit à l’évocation de ces moments où il venait voir avec la famille et les amis, le passage du Paris-Dakar.

Trimballé de classe en classe, de CLIS, en classe de perfectionnement, Abdoulaye veut devenir électricien. Il passera et réussira brillamment tous les tests pour accéder à la formation en électro-technique dans un lycée rue de la Roquette à Paris. Il débutera en reprenant une 4ème technologique. Il décrochera son CAP et son BEP, puis intégrera la filière professionnelle énergétique section maintenance pour obtenir son bac pro au CFI à Gambetta en 2001. Un partenariat fort avec des entreprises lui permettra de rencontrer une DRH du groupe Suez, celle de l’entreprise Elyo. Son entretien sera prometteur, il sera en apprentissage chez Elyo. Son bac pro décroché, la société l’embauchera, il y travaillera durant plus de deux ans.

Déterminé, il l’est. De cette pugnacité et de cette force psychologique nécessaires, Abdoulaye n’en tire aucune « gloriole ». L’enfant des classes de perfectionnement pour lequel l’Education Nationale ne voyait aucun avenir, n’a jamais ni de mots durs ni revanchards. Juste il avance.

En 2005, il souhaite reprendre des études pour s’orienter vers le technico-commercial. Il écoutera poliment lorsqu’on lui prédit des difficultés insurmontables : « Ça va être difficile pour toi, tu es noir ». Il sait qu’il a un sens du relationnel apprécié de tous. Il veut se consacrer entièrement durant deux années pour obtenir son BTS.

Le 27 octobre 2005, deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans l’enceinte d’un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés pour échapper à un contrôle de police, ce qui a conduit à de violents affrontements entre plusieurs centaines de personnes de Clichy-sous-Bois et les forces de police. Ces affrontements, commencées le soir du 27 octobre embraseront les « quartiers » en banlieue parisienne. Au soir du 3 novembre, le climat était toujours aussi tendu avec un certain apaisement à Clichy, point de départ de ces « émeutes ».

Abdoulaye Bathily ne tourne pas autour du pot. Quarante ans de politique de la Ville « occupationnelle » pour s’assurer de la tranquillité dans certains quartiers à la veille des échéances électorales, plutôt qu’une politique d’inclusion sociale pour tirer tout le monde vers le haut.

Chaque personne est dotée de capacités et le rôle d’un(e) élu(e) c’est de conseiller chacun, c’est d’aider à définir et à atteindre un objectif. Les jeunes qui ont grandi dans les quartiers les plus oubliés, n’ont plus d’idéal, ne croient plus dans cette société de consommation qu’ils ont adulée, qui au final ne rends pas heureux. Ils vivent dans une paranoïa permanente, ne sont entourés que de personnes qui ont les mêmes problématiques qu’eux. Ils étaient persuadés que pour exister il fallait « posséder », ne voyant la réussite que par l’argent. Adoulaye développe et parle d’une « génération perdue ». Celle née en 1989-1990. Beaucoup trop ont déjà fait des séjours en prison. Il enrage pour ces « petits » que les dealers viennent chercher à la sortie du collège dès la 6éme pour en faire des guetteurs.

Il n’y pas de cercles vertueux. Il y a une défiance du politique qu’aucun ne veut voir. C’est la course au « moi Je ». On ne pense qu’à mener des politiques qui permettent d’être réélu la fois suivante. On a atteint à tous les niveaux du plus petit mandat politique aux fonctions suprêmes, un niveau de manque de crédibilité jamais égalé.

En 2006, alors qu’il voit son quartier se dégrader, il est titillé par son père, et des habitants du quartier, dont l’un très important : Paul Masasi : « il faut t’engager », « ton parcours peut faire bouger les choses ». Celui qui inscrit son fils d’office au dépouillement depuis sa majorité, à chaque scrutin, est une personnalité, un sage écouté, une autorité. Celui qui appelle François Mitterrand le « lion » a toujours voté à gauche… Abdoulaye décidera de s’engager au Parti socialiste avec son consentement.

2007, année d’échecs électoraux, l’élection présidentielle remportée par Nicolas Sarkozy, élections législatives, Abdoulaye fait la campagne de Patrick Sève. Ce dernier sera battu. Mais année de victoire personnelle puisqu’il obtient son BTS.

Abdoulaye constituera une association « La Colombe » (il habite rue St Colombe et bien sûr le symbole de la paix), et tissera tout un réseau au-delà du seul périmètre de son quartier. Patrick Sève, le premier lui fera confiance. Il sera élu conseiller municipal de sa ville en 2008, pour devenir adjoint au maire quelques années après.

Abdoulaye se fixe des objectifs, se créé des opportunités. Quelques années d’apprentissage au Théâtre des possibles allieront son aisance relationnelle avec une parfaite élocution. En 2015, il est candidat aux élections départementales, mais comme suppléant. A Fresnes, c’est un certain Emmanuel Macron qui viendra en principal soutien au meeting. Condamné à réussir, Abdoulaye Bathily est bien le « capitaine dans le bateau de ses efforts » qui force l’admiration.

 

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